Le sportif en fin de carrière

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Le sportif en fin de carrière

Pendant toute sa carrière, l’athlète est confronté à des exigences extrêmes qui reposent sur un engagement physique, émotionnel mais aussi sur une vie normalisée autour de sa pratique sportive. Son quotidien est abordé par la quête de performance, l’atteinte d’objectifs et la préparation. Quand sa carrière prend fin, le sportif est encore jeune (voire très jeune dans certaines disciplines) et doit démarrer une nouvelle carrière, parfois loin de ce quotidien si intense. L’arrêt de carrière constitue alors une étape charnière et va le confronter à de nouveaux ajustements internes et externes. Cela peut amener à une perte de repères et constituer un changement radical dès lors qu’il survient de manière brutale, comme lorsque les résultats ne sont plus au rendez-vous ou que le corps n’arrive plus à suivre l’intensité de l’engagement requise en sport de haut niveau.

 

LES ASPECTS PSYCHOLOGIQUES LIES À LA FIN DE CARRIERE

 

1.1 La fin de carrière, une transition dans la vie du sportif

 

La fin de carrière annonce une étape incontournable dans la vie du sportif. Elle va déplacer à la fois son identité et ses relations interpersonnelles mais aussi professionnelles. C’est une expérience à part dans la vie du sportif (Murphy,1995). Cette étape est envisagée comme une transition, c’est-à-dire comme étant un processus amenant l’athlète à réaliser des ajustements qui aboutissent à un rétablissement de son équilibre psychique. Les travaux sur la fin de carrière se sont inspirés du concept de transition, théorisé par Schlossberg (1981). Il a expliqué les processus auxquels chaque être humain est confronté, que ce soit dans sa vie personnelle (divorce, deuil, déménagement) ou professionnelle (changement de travail, chômage).

 

La transition correspondant à « un évènement majeur ou mineur qui entraîne un changement dans les conceptions de soi et du monde, nécessitant des modifications concomitantes de comportements ».

 

Elle peut bouleverser l’équilibre psychique et va dépendre des stratégies de coping (pour y faire face) que possède l’athlète. Celles-ci reposent sur plusieurs variables, comme les caractéristiques personnelles (la personnalité, les stratégies de coping), la perception de la situation (sous contrôle ou non, juste ou injuste) et les caractéristiques de l’environnement (le soutien social, l’environnement et les ressources financières).

 

Un autre modèle de transition, spécifique au sport, a été proposé par Taylor et Ogilvie (1998) fondé sur quatre dimensions :

  1. La cause de l’arrêt de carrière (âge, blessure, manque de sélection, choix personnel) ;
  2. Les variables développementales et intra personnelles (l’identité athlétique, la perception du contrôle la personnalité) ;
  3. Les ressources personnelles (soutien social, stratégies de coping, ressources financières) ;
  4. Le type de transition de carrière (ajustée ou non anticipée)

 

Enfin, Alfermann et Stambulova (2007) ont aussi proposé un modèle distinguant la transition normative (non préparée et non anticipée)

Parmi tous les types de transitions vécues par le sportif dans sa carrière, la fin de carrière est celle qui engendrerait le plus de sentiments de perte et qui nécessiterait une période d’ajustement plus longue (Crook et Robertson, 1991).

 

Si la transition de fin de carrière nécessite des ajustements, elle est vécue de manière positive dans la plupart des cas. Elle eut même être considérée comme une « renaissance » (Coakley, 1983). En effet, certains athlètes se réjouissent de s’investir dans une nouvelle vie professionnelle en se voyant délesté des contraintes et des sacrifices liés au sport de haut niveau. Elle permet aussi à l’athlète de se construire un nouveau rôle social et un style de vie plus traditionnel (Allison et Meyer, 1998). Selon Sinclair et Orlick (1993), le fait d’anticiper sa reconversion modifie la perception de la transition et ouvre la possibilité à un développement et l’épanouissement personnel du sportif.

 

1.2 La construction d’une nouvelle identité

 

La transition de fin de carrière est un processus qui a des conséquences sur l’identité de l’athlètes où son rôle, ses compétences mais aussi sa désirabilité sociale sont remis en question (Baillie et Danish, 1992).

 

Brewer et al. (1993) ont identifié une identité spécifique à l’athlète, définie comme étant le « degré auquel un individu s’identifie au rôle de sportif ». Cette identité athlétique repose sur la reconnaissance à la fois de ce statut mais aussi de ce qui en découle, comme le rythme de vie réglé sur les entrainements ou les relations sociales créées à travers le sport (avec les coéquipiers, les entraineurs ou le staff). Chaque athlète aurait une identité athlétique plus ou moins forte en fonction de la manière dont il fonde son identité sur ce rôle de sportif. Cela a un impact lors de la fin de carrière, car les difficultés sont plus souvent rencontrées chez les athlètes à identité athlétique forte (Pearson et Petitpas, 1990) Ceci s’expliquerait du fait qu’ils aient peu de ressources émotionnelles et de soutien en dehors de leur cercle sportif, pour faire face à la fin de carrière (Sinclair et Orlick,1993). Pour Garner et Moore (2006), la perte de lien social est un élément qui accentue les difficultés, car l’athlète ne ressent plus de cohésion, telle qu’il l’avait connue dans son groupe d’entrainement, et s’éloigne de ses anciens liens créés dans le milieu sportif. Ces pertes peuvent amener à un sentiment de vide et de solitude et renforcer les émotions négatives (Brewer et al, 1993). Ce sentiment de perte serait encore plus marqué lors de transitions non normatives, car le changement peut être brutal et créer un conflit psychique entre ce que l’athlète est au moment de la fin de carrière et ce qu’il aurait aimé être et qu’il n’a peut-être pas accompli. Il n’est pas rare de trouver des athlètes qui éprouvent des difficultés à se projeter dans un monde où la pratique du sport ne serait plus au centre de leur vie. Certains n’arrivent pas à tourner la page et se mettent en situation de rester athlètes ou revenir à la compétition après un arrêt, à défaut d’avoir réussi à se projeter dans un autre monde. Ils peuvent rester figés dans une identité athlétique dont ils ne veulent pas perdre les bénéfices. On peut observer des résistances et des blessures narcissiques, notamment parce que l’athlète doit apprendre à se reconstruire une image de lui-même qui soit liée à un statut moins glorieux. (Grove, Lavallee et Gordon,1998).

 

 

1.3 Les difficultés de la fin carrière

 

Il existe des cas où l’athlète n’a pas les ressources adéquates et où cette période peut s’avérer traumatique et perturbatrice. Dans la majorité des cas, les difficultés surviennent lors d’un arrêt non normatif car elles sont liées à la perte de contrôle sur les événements (Werthner et Orlick, 1986). Selon Lavallee et al (2000), environ 20% des athlètes manifestent des difficultés psychologiques liées à leur arrêt de carrière.

 

Avec la perte d’identité et la nécessité d’en reconstruire une autre, l’athlète peut se confronter à un manque de confiance voire d’estime de lui-même par le fait de ne plus être dans une quête de performance. L’anxiété et les émotions négatives peuvent survenir parce qu’il perd ses repères mais aussi parce que le tissu social se rétrécit (Alfermann, 2000). Ceux qui ont réussi à tisser des liens hors sport et à avoir un soutien alternatif réussissent mieux leur transition car cela leur permet d’avoir un environnement stable même lors de la retraite (Taylor et Ogilvie, 2001).

 

Enfin, le remaniement d’une nouvelle identité amène parfois à des désordres psychologiques plus profonds. Selon Baum (2005) 10% des athlètes qui viennent de prendre leur retraite évoquent un passage à l’acte suicidaire. Il n’est pas rare d’observer que les fragilités pendant la carrière se révèlent lors de l’après carrière. Il y a aussi de nombreux cas où la reconversion manquée marque une période de descente aux enfers où des troubles psychologiques apparaissent. Des stratégies d’évitement peuvent se mettre en place où l’athlète, confronté à une détresse psychologique trop intense, se dirige vers un abus de substances (alcool, drogues). Un parallèle a été effectué entre l’arrêt de carrière et les symptômes de sevrage (Aquatias et al,2008) La privation du sport entraînerait des symptômes équivalents à ceux du sevrage lié à la drogue ou à l’alcool. Pour Taylor et Ogilvie (1994), l’importance de la prise en charge psychologique en cas de difficultés serait primordiale, car elle pourrait réduire les risques de détresse émotionnelle.

 

1.4 Le cas particulier de la fin de carrière en cas de blessure

 

La blessure de fin de carrière amène souvent un ajustement plus difficile en raison du fait que ces athlètes n’avaient pas nécessairement préparé leur après-carrière. Gardner et Moore (2006) parlent alors d’une transition anticipée. Lotysz et Short (2004) ont montré que les athlètes avaient besoin de parler de ces expériences et de trouver du soutien pour construire un nouveau projet. Suinn (1967) a suggéré que les athlètes faisaient face au mécanisme de perte, théoriser par Kübler-Ross (1969) en mobilisant les étapes de développement du deuil. Le deuil (ou la perte) amènerait l’individu à ressentir plusieurs étapes, notamment le déni, la colère, la transaction, la dépression et l’acceptation. Cependant peu d’études montrent que les athlètes traversent ce modèle. On peut noter que les variables personnelles ont un rôle important dans les stratégies de coping. Gallagher et Gardner (2007) ont montré que les schémas cognitifs préexistants en fin de carrière influeraient la réaction à la blessure de fin de carrière. Ils ont pris appui sur la théorie de Young (1993), selon laquelle il existe des schémas précoces inadaptés qui se réactivent lors d’évènements de vie particuliers. Par exemple, les athlètes ayant des schémas liés à l’abandon ou à la méfiance et qui ont des stratégies d’évitement sont plus susceptibles de ne pas s’ajuster correctement et de ressentir des émotions négatives.

 

Selon Gardner et Moore (2006), certains athlètes peuvent souffrir de troubles de stress post-traumatique liés à une blessure grave ou au fait que la fin de carrière n’ait pas été anticipée ; ceux-ci se caractérisent par un détachement émotionnel, un manque de conscience du monde environnant, une déréalisation, une dépersonnalisation et une difficulté à se souvenir des évènements traumatiques. Ce sont des cas spécifiques concernant la prise en charge qui doit être effectuée par un spécialiste des troubles psychologiques.

 

Article écrit par Sophie Huguet  psychologue du sport indépendante que je voulais vous faire partager.

 

 

 

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