Bizutage dans le sport de haut niveau : quand vouloir appartenir au groupe pousse à accepter l’inacceptable

Fin de saison sportive : comment faire un bilan utile et savoir si un préparateur mental peut vous aider

13 juin 2026

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Bizutage dans le sport de haut niveau : quand vouloir appartenir au groupe pousse à accepter l’inacceptable

Il arrive qu’une actualité nous oblige à regarder autrement certaines traditions du sport.

En septembre 2026, le Pôle France de basket installé à l’INSEP s’est retrouvé au cœur d’une affaire de bizutage. Des violences physiques auraient été commises sur de nouvelles recrues lors d’une soirée entre pensionnaires. Dix athlètes ont fait l’objet de mesures conservatoires d’interdiction d’accès à l’établissement et une enquête administrative a été ouverte.

Quelques semaines plus tard, les conséquences sportives sont devenues particulièrement lourdes : la Fédération française de basket a annoncé le forfait général de l’équipe du Pôle France en Nationale Masculine 1 pour la saison 2026-2027.

Cette affaire pose évidemment des questions de responsabilité, d’encadrement et de protection des sportifs.

Mais elle en soulève une autre, plus silencieuse.

Pourquoi le besoin d’appartenir à un groupe peut-il pousser un jeune sportif à accepter des comportements qu’il refuserait probablement dans un autre contexte ?

Et inversement : comment des sportifs peuvent-ils finir par reproduire sur les nouveaux ce qu’ils ont parfois eux-mêmes subi ?

Ces questions dépassent largement le basket et l’INSEP.

Elles touchent à la culture du sport de haut niveau, au fonctionnement d’un groupe, à la hiérarchie, à la conformité sociale, au leadership et, finalement, à notre conception même de la cohésion.

Car derrière le bizutage se cache souvent une idée particulièrement tenace :

« Il faut passer par là pour faire partie du groupe. »

Et c’est précisément cette idée qu’il faut interroger.


Le bizutage sportif : de quoi parle-t-on réellement ?

Lorsque l’on entend le mot bizutage, on imagine facilement les situations les plus spectaculaires : violences physiques, humiliations publiques, nudité forcée, consommation excessive d’alcool ou actes dégradants.

Pourtant, le phénomène peut commencer beaucoup plus discrètement.

Une blague imposée au nouveau.

Un défi qu’il n’a pas vraiment envie de réaliser.

Une humiliation devant les autres.

Une obligation de se soumettre à une règle réservée aux nouveaux.

Une phrase en apparence anodine :

« Allez, fais-le. Tout le monde est passé par là. »

C’est justement ce qui rend la frontière parfois difficile à identifier.

Tous les rites d’intégration ne sont évidemment pas des bizutages. Une équipe peut parfaitement organiser une cérémonie, un jeu ou une tradition permettant aux nouveaux de rejoindre symboliquement le groupe.

La différence essentielle se situe dans ce que l’on demande au sportif de sacrifier pour obtenir son appartenance.

Sa dignité ?

Son intégrité physique ?

Sa liberté de refuser ?

Sa sécurité ?

En droit français, le sujet est d’ailleurs beaucoup moins ambigu qu’on pourrait le penser. L’article 225-16-1 du Code pénal concerne le fait d’amener une personne, qu’elle soit consentante ou non, à subir ou commettre des actes humiliants ou dégradants, ou à consommer excessivement de l’alcool, lors de manifestations liées notamment au milieu sportif.

Autrement dit :

« Il était d’accord » n’est pas suffisant pour faire disparaître le problème.

Et cette question du consentement devient encore plus intéressante lorsque l’on regarde ce qui se passe psychologiquement à l’intérieur d’un groupe.


« Je voulais simplement faire partie du groupe »

Imaginez un jeune sportif de 15 ans.

Il vient d’intégrer une structure de haut niveau.

Pendant plusieurs années, il a travaillé pour arriver là.

Il a peut-être quitté son club, ses amis, son établissement scolaire et parfois sa famille.

Il arrive dans un environnement où tout est nouveau.

Les entraîneurs.

Les règles.

Les entraînements.

La concurrence.

Le niveau d’exigence.

Et surtout : les autres.

Très rapidement, une nouvelle question apparaît :

Quelle est ma place ici ?

Chez l’être humain, le besoin d’appartenance est puissant. Dans un environnement sportif fermé et compétitif, cette nécessité d’être accepté peut prendre encore davantage d’importance.

Le groupe devient une partie de l’identité.

On ne dit plus seulement :

« Je joue au basket. »

On dit :

« Je fais partie de cette équipe. »

Ce détail est fondamental.

Car plus mon identité est liée à un groupe, plus le comportement de ce groupe peut influencer mes propres décisions.

Des travaux réalisés auprès d’athlètes universitaires américains ont précisément étudié ce phénomène. Dans une étude portant sur des sportifs NCAA, les chercheurs ont manipulé la perception de ce que les coéquipiers considéraient comme acceptable. Lorsqu’ils pensaient que leurs partenaires approuvaient davantage certains comportements à risque, les athlètes modifiaient leurs propres réponses.

Le phénomène était particulièrement visible concernant le bizutage : dans les scénarios étudiés, celui-ci était le comportement à risque pour lequel la conformité aux réponses supposées des coéquipiers était la plus importante.

Plus intéressant encore : plus l’identité sociale du sportif au sein de son équipe était forte, plus sa susceptibilité à l’influence des coéquipiers pouvait augmenter.

C’est un paradoxe important.

Ce qui fait la force d’une équipe — son identité, son sentiment d’appartenance, ses codes — peut aussi devenir une faiblesse lorsque les normes collectives deviennent problématiques.

Le groupe peut nous pousser vers le meilleur.

Mais il peut également déplacer progressivement nos limites.


Quand le groupe redéfinit ce qui est « normal »

Une autre étude menée auprès de 387 sportifs NCAA appartenant à 23 équipes apporte un élément particulièrement intéressant.

Les chercheurs se sont intéressés aux attitudes envers plusieurs comportements à risque : alcool, cannabis, conduite après consommation d’alcool, dissimulation d’une commotion cérébrale, produits améliorant la performance et bizutage.

Les attitudes envers ces comportements avaient tendance à se regrouper au niveau des équipes.

Autrement dit, deux sportifs appartenant à la même équipe pouvaient développer des représentations relativement proches de ce qui était acceptable ou non.

Plus étonnant : au niveau individuel, les sportifs qui se sentaient davantage acceptés par leurs coéquipiers que les autres membres de leur équipe présentaient également des attitudes plus favorables envers certains comportements à risque, notamment le bizutage.

Cela ne signifie évidemment pas que se sentir intégré provoque le bizutage.

Mais cela montre quelque chose de fondamental en préparation mentale :

nos décisions ne sont jamais totalement indépendantes du groupe auquel nous appartenons.

Une norme collective peut progressivement devenir une norme personnelle.

On commence par :

« Ils font ça. »

Puis :

« Ici, on fait ça. »

Et parfois :

« C’est normal de faire ça. »

C’est ainsi que certaines traditions peuvent traverser plusieurs générations de sportifs sans être réellement questionnées.


« Nous sommes tous passés par là »

C’est probablement l’une des phrases les plus puissantes lorsqu’il est question de bizutage.

Parce qu’elle permet de transformer une expérience potentiellement problématique en tradition.

Le nouveau arrive.

Les anciens ont subi quelque chose lorsqu’ils sont arrivés.

Ils le reproduisent.

Quelques mois ou quelques années plus tard, le nouveau devient ancien.

À son tour, il peut reproduire le comportement.

Pourquoi ?

Parce que remettre en question la tradition reviendrait parfois à remettre en question sa propre expérience.

Reconnaître :

« Ce que j’ai vécu n’était peut-être pas normal »

peut être beaucoup plus difficile que de penser :

« J’y suis passé, donc tu peux y passer aussi. »

Le bizutage devient alors une sorte de droit d’entrée symbolique.

Avant : tu es nouveau.

Après : tu es des nôtres.

Ce mécanisme permet également de maintenir une hiérarchie très claire entre les anciens et les nouveaux.

Une revue clinique publiée dans Sports Health souligne justement que les causes du bizutage sportif sont complexes, mais qu’elles sont notamment enracinées dans le maintien d’une structure hiérarchique au sein de l’équipe.

Le nouveau doit mériter son statut.

L’ancien possède le pouvoir de l’accorder.

Et lorsque personne ne remet en question cette organisation, elle peut finir par devenir une partie de la culture de l’équipe.


Des chiffres français qui doivent nous interroger

Il serait confortable de considérer les situations de bizutage comme quelques accidents isolés.

Les données disponibles racontent quelque chose de plus complexe.

Une consultation réalisée dans le cadre d’une tournée de sensibilisation au sein de 28 établissements du réseau Grand INSEP a concerné 2 428 mineurs.

Parmi les sportifs interrogés, le handball apparaissait comme l’une des disciplines particulièrement concernées :

57 % des handballeurs issus des filières de haut niveau déclaraient avoir déjà été confrontés au bizutage.

Les situations rapportées allaient de ce que certains pouvaient considérer comme des « blagues » — lit déplacé, mouillé ou chambre retournée — à des comportements beaucoup plus graves et humiliants.

Ce chiffre mérite que l’on s’y arrête.

57 %.

Plus d’un sportif sur deux dans l’échantillon concerné.

Il ne permet évidemment pas d’affirmer que 57 % de tous les jeunes handballeurs français sont victimes de bizutage. Il s’agit d’une consultation spécifique réalisée auprès de jeunes présents dans ces structures.

Mais il suffit à montrer une chose :

nous ne parlons pas seulement de quelques comportements exceptionnels.

Et surtout, certaines pratiques peuvent être tellement intégrées à la culture sportive que ceux qui les vivent ne les identifient pas immédiatement comme problématiques.

Une étude publiée dans le Journal of Adolescent Health avait déjà observé ce phénomène auprès de 1 105 jeunes sportifs, du collège au lycée.

Parmi eux, 17,4 % avaient subi des pratiques correspondant à la définition du bizutage.

Le résultat le plus intéressant n’est pourtant peut-être pas ce chiffre.

Les chercheurs soulignaient que beaucoup de ces adolescents ne percevaient pas nécessairement le caractère abusif ou potentiellement dangereux de ce qu’ils avaient vécu.

C’est probablement l’une des clés du problème.

On peut subir une situation sans immédiatement se considérer comme victime.

Parce que tout le monde rigole.

Parce que les anciens l’ont fait.

Parce que le coach n’a rien dit.

Parce que « c’est la tradition ».

Parce qu’on ne veut pas passer pour celui qui n’a pas d’humour.

Parce qu’on veut simplement être accepté.


Peut-on vraiment parler de consentement ?

Dans un groupe sportif, le consentement est parfois beaucoup plus complexe qu’un simple oui ou non.

Imaginons une nouvelle recrue à qui l’on propose un défi humiliant.

Personne ne la tient.

Personne ne la menace directement.

Elle pourrait théoriquement refuser.

Mais autour d’elle, quinze coéquipiers attendent.

Les anciens regardent.

Certains filment peut-être.

Tout le monde a réalisé le même défi avant elle.

Et demain matin, elle devra revenir s’entraîner avec ces mêmes personnes.

Est-elle réellement libre ?

La bonne question n’est donc peut-être pas seulement :

« A-t-il accepté ? »

Mais :

« Qu’aurait-il pensé perdre en refusant ? »

Son statut ?

Le respect des anciens ?

Sa place dans le groupe ?

Une réputation ?

L’impression d’être suffisamment fort ?

Cette différence entre liberté théorique et liberté psychologique est essentielle.

Dans un environnement de haute performance, l’intégration sociale peut représenter énormément.

Le jeune sportif ne veut pas seulement réussir sportivement.

Il veut appartenir.


Le mythe : « Ça soude une équipe »

C’est probablement la justification la plus courante.

On souffre ensemble.

On rigole ensuite.

On partage une expérience commune.

Donc cela créerait de la cohésion.

L’intuition peut sembler logique.

Les données scientifiques sont beaucoup moins convaincantes.

Une étude publiée dans l’International Journal of Sport and Exercise Psychology s’est spécifiquement intéressée à cette question.

154 participants ont complété des questionnaires portant sur les pratiques d’initiation et la cohésion de leur équipe.

Résultat :

aucune relation significative n’a été trouvée entre le bizutage et la cohésion.

Autrement dit, l’idée selon laquelle il faudrait faire subir une épreuve humiliante aux nouveaux pour renforcer le collectif ne trouve pas de soutien dans cette étude.

D’autres travaux vont même plus loin.

Trois études consacrées aux rituels d’initiation et à l’humiliation ont montré qu’une initiation sévère pouvait être associée à moins d’affiliation envers les autres nouveaux membres, notamment lorsque l’humiliation était vécue fortement.

C’est presque l’inverse du résultat recherché.

On voulait créer du lien.

On crée de la distance.

Cela oblige à distinguer deux choses que l’on confond trop souvent :

vivre quelque chose ensemble et construire quelque chose ensemble.

Ce n’est pas la même chose.

La peur peut unir momentanément.

Un adversaire commun peut unir.

Une humiliation collective peut créer un souvenir commun.

Mais aucun de ces éléments ne garantit la création d’une véritable cohésion.


La cohésion n’est pas la soumission

Dans mon travail de préparateur mental, la cohésion ne consiste pas à fabriquer dix sportifs qui pensent exactement de la même manière.

Une équipe performante doit pouvoir partager une direction commune tout en laissant exister les individus qui la composent.

Cela demande de la confiance.

Des règles.

Une identité collective.

De la communication.

La capacité de se confronter.

Et surtout une certaine sécurité relationnelle.

Un sportif doit pouvoir dire :

« Je ne suis pas d’accord. »

sans penser :

« Je vais perdre ma place dans le groupe. »

C’est là que le bizutage devient particulièrement contradictoire avec ce que nous cherchons ensuite à développer chez les sportifs.

Pendant toute une saison, nous demandons à un joueur :

d’oser,

de communiquer,

de prendre des initiatives,

de reconnaître ses erreurs,

de demander de l’aide,

de prendre des décisions sous pression,

d’être autonome.

Mais lors de son arrivée, le message implicite peut parfois être :

« Pour être accepté ici, commence par obéir au groupe. »

Il y a une contradiction.

Comment demander ensuite à un jeune d’affirmer sa personnalité si son premier apprentissage collectif a été de comprendre qu’il valait mieux se conformer ?


Pourquoi est-il particulièrement difficile de dire non à 14, 15 ou 16 ans ?

Cette question est centrale dans les structures de haut niveau.

Un jeune qui intègre un Pôle Espoirs, un Pôle France ou un centre de formation vit parfois simultanément plusieurs bouleversements.

Il quitte son environnement habituel.

Il découvre l’internat.

Il rencontre de nouveaux entraîneurs.

Il entre dans une concurrence beaucoup plus importante.

Il doit gérer l’école.

Il commence à construire une identité de sportif de haut niveau.

Et au milieu de tout cela, il doit trouver sa place socialement.

À cet âge, l’équipe peut rapidement devenir une deuxième famille.

Parfois même la première durant la semaine.

Le regard des coéquipiers prend donc énormément de poids.

Et le sport possède également ses propres valeurs implicites :

être fort,

ne pas se plaindre,

supporter la douleur,

se sacrifier pour l’équipe,

ne pas montrer ses faiblesses,

continuer malgré la difficulté.

Ces qualités peuvent être remarquables lorsqu’elles sont utilisées au bon moment.

Elles deviennent dangereuses lorsqu’elles empêchent un sportif de poser une limite.

Une étude réalisée auprès de 1 089 sportifs canadiens âgés de 14 à 17 ans a justement étudié le rapport entre la conformité à certaines normes de l’éthique sportive et la violence psychologique provenant des entraîneurs.

Les chercheurs ont notamment observé des associations concernant les normes de sacrifice de soi et de refus d’accepter ses limites, avec des variations selon le sexe et le type de sport.

Cela doit nous faire réfléchir.

Car la capacité à supporter l’inconfort fait partie du sport de haut niveau.

Mais apprendre à dépasser ses limites ne signifie pas apprendre à ne plus en avoir.


Le silence ne concerne pas uniquement la victime

Lorsqu’une situation de bizutage apparaît, une question revient souvent :

Pourquoi personne n’a parlé ?

Mais cette question est parfois posée à la mauvaise personne.

Pourquoi le jeune n’a-t-il rien dit ?

Pourquoi n’a-t-il pas refusé ?

Pourquoi n’est-il pas allé voir un adulte ?

Regardons plutôt autour de lui.

Combien de personnes savaient ?

Combien ont vu ?

Combien ont entendu parler de la tradition ?

Combien ont pensé :

« Ce n’est pas mon problème. »

Le silence est lui aussi collectif.

Une revue publiée dans le British Journal of Sports Medicine a identifié plusieurs éléments contribuant à la persistance du bizutage dans le sport : une culture profondément installée, une mauvaise connaissance du phénomène, mais également l’absence de réaction des coéquipiers et des adultes.

C’est essentiel.

Le problème n’est donc pas seulement :

« Qui a bizuté ? »

Il faut également demander :

« Quel environnement a rendu cela possible ? »

Une culture ne se construit pas uniquement par ce que l’on encourage.

Elle se construit aussi par ce que l’on laisse passer.


Les conséquences ne sont pas toujours visibles

Toutes les personnes ne réagiront évidemment pas de la même manière à une situation de bizutage.

Certaines raconteront l’épisode quelques années plus tard en riant.

D’autres auront vécu exactement la même situation de manière très différente.

C’est précisément pour cette raison qu’il est dangereux de juger une situation uniquement à travers l’intention de celui qui l’organise.

« C’était pour rigoler. »

Peut-être.

Mais l’intention ne détermine pas à elle seule l’impact.

La littérature scientifique rapporte différentes conséquences possibles du bizutage : atteintes physiques, détresse émotionnelle, humiliation, peur, conséquences psychologiques et, dans les situations les plus graves, violences sexuelles ou décès.

Une revue clinique publiée en 2018 souligne également que le phénomène est probablement sous-déclaré.

Mais dans le sport de haut niveau, une autre conséquence mérite d’être évoquée : la relation du sportif à son environnement.

Puis-je montrer une faiblesse ici ?

Puis-je demander de l’aide ?

Puis-je parler d’une difficulté ?

Puis-je reconnaître que j’ai peur ?

Puis-je dire que quelque chose me dérange ?

Ou dois-je conserver mon statut de sportif solide ?

Ces questions dépassent largement le bizutage.

Elles touchent directement à la santé mentale et à la performance.


Un environnement de haute performance doit-il forcément être dur ?

C’est probablement ici qu’une confusion importante doit être évitée.

Refuser l’humiliation ne signifie pas créer un environnement confortable où personne ne serait jamais confronté à la difficulté.

Le haut niveau est exigeant.

Il faut apprendre à perdre.

À supporter la fatigue.

À recommencer.

À entendre une critique.

À accepter une non-sélection.

À vivre la concurrence.

À rester performant sous pression.

À travailler lorsque la motivation est moins présente.

Le rôle d’un environnement de performance n’est donc pas de supprimer l’inconfort.

Il est d’apprendre au sportif à y répondre.

Mais il existe une différence majeure entre :

mettre quelqu’un en difficulté pour le faire progresser

et

mettre quelqu’un en position d’infériorité pour lui rappeler sa place.

L’exigence construit des compétences.

L’humiliation construit une hiérarchie.

Ce n’est pas la même chose.


Et si nous avions malgré tout besoin de rites ?

Supprimer le bizutage ne signifie pas forcément supprimer les traditions.

C’est même probablement une erreur de vouloir supprimer toute forme de rite d’intégration.

Parce que les rites répondent à un véritable besoin humain.

Ils matérialisent un passage.

Avant, j’étais extérieur au groupe.

Aujourd’hui, j’en fais partie.

Une étude sociologique comparant les rites de passage et le bizutage sportif a d’ailleurs mis en évidence quelque chose d’intéressant : malgré les aspects parfois abusifs de certaines initiations, les nouvelles recrues peuvent conserver un véritable désir de vivre un moment symbolique marquant leur entrée dans l’équipe.

Le problème n’est donc pas nécessairement le rituel.

Le problème est ce que l’on met à l’intérieur.

Pourquoi ne pas conserver cette puissance symbolique en supprimant l’humiliation ?

Un ancien pourrait parrainer un nouveau.

L’équipe pourrait transmettre officiellement un maillot ou un objet symbolique.

Les nouveaux pourraient découvrir l’histoire du groupe et ceux qui les ont précédés.

Un défi pourrait être collectif plutôt qu’individuellement humiliant.

Les nouveaux et les anciens pourraient réaliser ensemble une mission sportive, associative ou solidaire.

Un sportif pourrait choisir lui-même la manière dont il souhaite se présenter au groupe.

Une cérémonie pourrait symboliquement marquer son entrée dans l’effectif.

Le message changerait complètement.

On ne dirait plus :

« Prouve-nous que tu mérites d’entrer. »

Mais :

« À partir d’aujourd’hui, tu fais partie de cette histoire. »


Le rôle du préparateur mental : intervenir avant d’avoir à réparer

Lorsque l’on parle de préparation mentale, on pense encore souvent à la confiance en soi, au stress, à la concentration ou aux routines de compétition.

Mais le mental d’un sportif ne s’arrête pas aux frontières de son cerveau.

Son environnement influence directement sa capacité à performer.

La culture de l’équipe fait partie de cet environnement.

Le préparateur mental peut donc avoir un rôle dans la prévention.

Pas comme surveillant.

Pas comme juge.

Mais comme professionnel capable de travailler sur les mécanismes humains qui permettent à un collectif de fonctionner.

Quelques questions simples peuvent déjà révéler beaucoup de choses :

Qu’est-ce qu’un nouveau doit faire pour être accepté dans notre groupe ?

Existe-t-il des traditions dont personne ne connaît réellement l’origine ?

Un jeune peut-il dire non à un ancien ?

Que se passe-t-il lorsqu’un joueur refuse de participer à quelque chose ?

Peut-on parler d’une difficulté sans que cela soit interprété comme une faiblesse ?

Que fait un témoin lorsqu’une limite est dépassée ?

Les leaders de l’équipe connaissent-ils réellement leur influence sur les plus jeunes ?

La préparation mentale collective ne consiste pas seulement à apprendre à onze joueurs à respirer avant une compétition.

Elle consiste aussi à construire un environnement dans lequel ces onze joueurs peuvent fonctionner ensemble.

Et parfois, la question la plus importante à poser à un groupe est extrêmement simple :

« Ici, est-ce que quelqu’un peut dire non sans avoir peur des conséquences ? »

La réponse donne déjà énormément d’informations sur la culture de l’équipe.


Prévenir : cinq principes pour les structures de haut niveau

Le premier consiste à définir clairement les limites avant qu’un problème apparaisse. Une équipe ne devrait pas découvrir ses règles lorsqu’un incident se produit. Les jeunes doivent savoir ce qui est acceptable, ce qui ne l’est pas et vers qui se tourner.

Le deuxième est de travailler avec les anciens. Dans beaucoup de collectifs, les sportifs les plus expérimentés possèdent une influence considérable sur la culture du vestiaire. Cette influence peut devenir un formidable outil de transmission si elle est accompagnée.

Le troisième est de donner un rôle aux témoins. Entre la victime et l’auteur, il existe souvent plusieurs personnes qui observent. Former un groupe, c’est aussi apprendre à ses membres comment réagir lorsqu’une limite est dépassée.

Le quatrième consiste à créer volontairement des rites d’intégration positifs. Si le besoin d’appartenance existe, autant construire une réponse qui renforce réellement l’identité collective.

Enfin, il faut créer des espaces de parole accessibles. Pas uniquement après un incident. Régulièrement. Parce qu’un jeune parlera beaucoup plus facilement le jour où quelque chose ne va pas s’il a déjà appris auparavant que sa parole possède une place.


Appartenir sans avoir à subir

Le sport de haut niveau demande déjà énormément à un jeune.

Il lui demande de travailler.

De recommencer.

De perdre.

De gagner.

De supporter la pression.

De gérer la sélection.

De vivre la concurrence.

Parfois de quitter sa famille très tôt.

D’accepter que son rêve ne se réalise peut-être jamais.

Tout cela demande déjà beaucoup de courage.

Il n’est pas nécessaire d’ajouter l’humiliation comme preuve supplémentaire de sa capacité à appartenir au groupe.

Les affaires de bizutage qui apparaissent régulièrement dans le sport doivent évidemment conduire à identifier des responsabilités.

Mais elles devraient également nous pousser à regarder quelque chose de plus profond :

la culture que nous construisons autour de nos jeunes sportifs.

Car une équipe transmet toujours quelque chose.

Des comportements.

Des valeurs.

Des limites.

Une manière de parler.

Une manière de gagner.

Une manière de perdre.

Une manière d’accueillir les nouveaux.

Et chaque génération apprend de celle qui la précède.

La véritable question n’est donc peut-être pas :

« Comment supprimer les traditions ? »

Mais plutôt :

« Qu’avons-nous envie de transmettre ? »

Parce qu’un collectif fort n’est pas un groupe dans lequel chacun a subi la même chose.

C’est un groupe dans lequel chacun sait qu’il a sa place sans avoir besoin de la mériter par l’humiliation.


Références scientifiques et sources

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Graupensperger, S. et al. (2018). Everyone Else Is Doing It: The Association Between Social Identity and Susceptibility to Peer Influence in NCAA Athletes. Journal of Sport and Exercise Psychology. Les résultats montrent notamment une association entre identité sociale et susceptibilité à l’influence des coéquipiers dans différents comportements à risque, dont le bizutage.

Gershel, J. C., Katz-Sidlow, R. J., Small, E., & Zandieh, S. (2003). Hazing of suburban middle school and high school athletes. Journal of Adolescent Health, 32(5), 333-335. Enquête auprès de 1 105 jeunes sportifs : 17,4 % avaient été exposés à des pratiques correspondant au bizutage.

Lafferty, M. E., Wakefield, C., & Fountain, H. (2017). “We do it for the team” – Student-athletes’ initiation practices and their impact on group cohesion. International Journal of Sport and Exercise Psychology, 15(4), 438-446. Étude auprès de 154 participants ne retrouvant pas de relation significative entre bizutage et cohésion.

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Diamond, A. B., Callahan, S. T., Chain, K. F., & Solomon, G. S. (2016). Qualitative review of hazing in collegiate and school sports: consequences from a lack of culture, knowledge and responsiveness. British Journal of Sports Medicine, 50(3), 149-153. Revue de littérature consacrée au bizutage dans le sport scolaire et universitaire.

Jeckell, A. S., Copenhaver, E. A., & Diamond, A. B. (2018). The Spectrum of Hazing and Peer Sexual Abuse in Sports: A Current Perspective. Sports Health, 10(6), 558-564. Revue clinique portant notamment sur les conséquences physiques, émotionnelles et psychologiques ainsi que sur les mécanismes hiérarchiques associés au bizutage.

Parent, S. et al. (2022). The relationship between psychological violence by coaches and conformity of young athletes to the sport ethic norms. European Journal for Sport and Society, 19(1), 37-55. Étude auprès de 1 089 sportifs canadiens de 14 à 17 ans portant notamment sur les normes de sacrifice de soi et de refus des limites.

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L’Équipe – L’Équipe Explore. Bizutage : stop ou encore ? – Le hand ébranlé sur ses bases. Consultation réalisée auprès de 2 428 mineurs dans 28 établissements du réseau Grand INSEP : 57 % des handballeurs issus des filières de haut niveau interrogés déclaraient avoir été confrontés au bizutage.

Code pénal français, article 225-16-1. Le bizutage dans le milieu sportif constitue un délit, y compris lorsque la personne concernée accepte de participer.

Ministère des Sports – Signal-Sports. Dispositif national de signalement des violences physiques, psychologiques, sexuelles, du bizutage, des situations d’emprise et d’autres formes de maltraitance dans le sport.

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